Faut-il être une femme jeune et souple pour pratiquer le yoga ?

La représentation du yoga moderne et ses enjeux



Notre société actuelle repose en grande partie sur l’image : nous en sommes saturés toute la journée (publicités dans la rue ou les transports en commun, magazines, écrans divers…). En tant que phénomène social contemporain, le yoga n’est pas passé à travers cette tendance. Les comptes Facebook et Instagram de yoginis prospèrent et montrent le plus souvent de jeunes femmes blanches, minces et souples, pratiquant des postures parfois acrobatiques. Cette représentation est identique dans la presse spécialisée mais cela n’a pas toujours été le cas, comme nous le montre une récente étude scientifique qui s’est intéressée à la représentation du yoga moderne dans les médias occidentaux (Wittich and McCartney, 2020). Les deux chercheurs, des universités de Jérusalem et de Kyoto, ont pour cela analysé le contenu textuel et iconographique des couvertures de l’édition américaine du plus important magazine grand public de yoga, Yoga Journal, et cela depuis son premier numéro en 1975 jusqu’au numéro de janvier 2020. Ils se sont ainsi intéressés aux sujets abordés, aux personnes mais aussi aux objets présentés. Cette étude, passionnante, nous livre une histoire récente de la représentation du yoga en occident. Elle interroge clairement les pratiques actuelles et nous incite à nous questionner en tant que yogini et enseignant.e.s.


L’évolution de la représentation du yoga entre 1975 et 2020

A travers leur analyse des unes de Yoga Journal, les chercheurs ont défini trois grandes phases d’évolution de la représentation médiatique du yoga.



La première phase (1975-1989) est qualifiée « d’Emergence ». Le yoga est alors décrit dans son contexte indien, voire hindou. De nombreux sujet ont trait à l’origine du yoga et au contexte culturel dans lequel il s’est développé. Beaucoup d’articles sont ainsi consacrés à l’Inde. De nombreuses références sont faites à l’aspect thérapeutique du yoga. Les auteurs soulignent leur étonnement de voir que l’aspect postural (asanas) est très peu abordé dans cette phase (seulement trois numéros). En termes d’images, la plupart des photos montrent des personnes, légèrement plus d’hommes que de femmes (41 pour 37). La majorité d’entre eux sont de célèbres maitres indiens, tels que B.K.S. Iyengar, Satchidananda, Bhagwan Rajneesh, Swami Rama, Swami Kriyananda. Il s’agit de portrait rapproché, et ils ne pratiquent pas de posture. Les femmes, elles, sont plutôt représentées dans ce qu’il pourrait être qualifié de tenues de fitness, les mettant ainsi à distance de l’origine indienne du yoga. Un quart des couvertures montrent des photos de statues, de dessins et de créations artistiques diverses.



La deuxième phase court de 1990 à 1999 et est qualifié de « Croissance » par les auteurs. Cette troisième décennie fait rentrer le rentrer le yoga dans une forme plus américanisée, centrée sur le corps et orientée thérapie. Le yoga est ainsi présenté comme un outil qui peut conduire à un voyage spirituel, pouvant être qualifié de voyage personnel et "voyage de guérison" qui émanerait du "cœur" et pourrait éventuellement conduire à "de la magie". Le yoga apparait désormais comme une profession en soi. Les auteurs notent moins de représentation de professeurs indiens ou de guides spirituels (seulement deux : le Dalaï Lama en 1990 et Deepak Chopra en 1993) alors que l’identification du yoga aux femmes se poursuit. La majorité des unes (66%) montrent ainsi des femmes (majoritairement blanches) dont plus de la moitié pratiquent des postures alors que seulement 14% représentent des hommes dans des postures.



Enfin, la période entre les années 2000 et 2020 est qualifiée de phase de la « Maturité ». Le yoga devient un phénomène américain, clairement orienté vers le corps et les postures et ses racines indiennes se voient réduites voire même questionnées. L’Inde n’est plus considérée que comme un lieu touristique à visiter pour un pèlerinage. La « sagesse » n’est plus traitée que sous l’angle de l’ayurvéda. La méditation acquiert cependant un statut important (un quart des unes en font mention) alors qu’elle était très peu abordée avant 1999. Quand elle est évoquée, c’est le plus souvent sous l’angle de la réduction du stress (sachant que 16% des unes de cette période sont consacrées au stress). C’est pendant cette période que les postures vont devenir omniprésentes : 96% des unes font référence aux asanas. Ce sont celles-ci, et non pas la philosophie ou tout autre membre du yoga, qui permettent la guérison ou apportent le bonheur, luttent contre le stress, font mincir, accroissent la souplesse ou augmentent la force (un quart des unes traite particulièrement de ce dernier aspect). Les pratiques présentées ne doivent pas durer plus de 20 minutes et inclure un nombre réduit de postures. Il est intéressant de noter que la grande majorité des postures présentées (74%) sont des postures que l’on peut qualifier d’avancées (torsions intenses, équilibres sur les bras, étirements avancés). La féminisation se poursuit : 70% des unes font figurer des femmes, toujours majoritairement blanches et minces.

Les résultats de cette étude sont intéressants à plusieurs titres :

  • Elle montre la place prépondérante que la partie posturale du yoga a pris dans sa médiatisation

  • Elle souligne également la féminisation de la pratique, en faisant émerger une représentation stéréotypée de la pratiquante : plutôt jeune, blanche, mince et souple

  • Elle fait apparaitre que cette évolution est plutôt récente et peut donc se transformer.

Les problèmes posés par cette représentation

Cette médiatisation du yoga n’est pas sans poser problème, on en relèvera deux plus particulièrement.

Le yoga est réduit à sa dimension asana

La réduction du yoga à sa dimension posturale est regrettable sinon contre-productive. Si l’on se réfère aux Yoga-Sutra de Patanjali, l’objectif du yoga est de réduire les perturbations du mental qui sont la cause de notre souffrance. Autrement dit, en maitrisant notre esprit, nous accédons à une plus grande paix, une plus grande joie[1]. Pour atteindre cet objectif, il propose plusieurs méthodes. Celle que nous pouvons retenir est l’Ashtanga Yoga, composé de 8 membres, des plus extérieurs et grossiers vers les plus subtils :

- Yama, les attitudes envers l’environnement et les autres (comme par exemple la non-violence ou l’honnêteté)

- Niyama, les attitudes vis-à-vis de soi-même (comme par exemple le contentement ou la discipline)

- Asana

- Pranayama, les exercices de respiration

- Pratyahara, le retrait des sens

- Dharana, la concentration sur un objet

- Dhyana, la méditation

- Samadhi, la fusion avec l’objet

C’est bien le passage de toutes ces étapes qui permet d’atteindre le but. Restreindre le yoga à une pratique posturale est donc réductrice dans le sens où elle laisse l’individu dans une pratique physique et égotique et lui enlève le plus subtil, l’objectif même du yoga.

Par ailleurs, dans l’enseignement du maitre indien Krishnamacharya, l’importance des asanas évolue selon l’âge du pratiquant : majoritaire dans la pratique des enfants, elle diminue à l’âge adulte au profit du pranayama et de la méditation et devient largement minoritaire à l’âge avancé. Rester dans une pratique posturale du yoga maintient ainsi le pratiquant dans une dynamique d’enfant : signe des temps ?

Cette médiatisation laisse peu de place aux personnes ne correspondant pas aux critères

Cette image de la pratiquante du yoga, jeune souple et mince est clairement entrée dans l’imaginaire collectif. Combien de fois peut-on entendre en tant que professeur : « je ne vais pas pratiquer le yoga, je ne suis pas souple » ? Cela pose clairement un problème : il y a fort à parier que de nombreuses personnes ne correspondant pas à cette représentation s’empêchent de venir au yoga (voire même cette identification étant si forte qu’elles n’imaginent pas un instant que le yoga pourrait être pour elles). Par exemple, malgré une pratique accrue, les hommes peuvent encore se sentir mal à l’aise de passer la porte d’un cours collectif[2]. Et ne parlons pas de personnes avec des handicaps, un surpoids (réel ou imaginé). Cette représentation impose de plus une sorte de modèle féminin idyllique auquel les femmes doivent correspondre, ce qui est bien entendu illusoire et source de souffrance. Elle génère même des attentes auprès de certains pratiquants qui attendent désormais que leur professeur de yoga soit également jeune, mince et athlétique[3], ces caractéristiques physiques primant sur les qualités de cœur et de capacités d’aide envers ses élèves.


Vers une nouvelle esthétique du yoga ?


La médiatisation est un facteur déterminant aujourd’hui pour façonner les phénomènes sociaux. La mise en média du yoga est de ce fait importante pour son évolution future et l’ensemble des pratiquants et professeurs ont une responsabilité par rapport à celle-ci.

Quel yoga souhaitons-nous promouvoir ? Un yoga d’exclusion centré sur l’égo et l’extérieur ou un yoga issu d’une lignée et riche de la diversité de ses enseignements et de ses outils ? Certes, une étude a montré que les pratiquants du yoga ne maintiennent pas leur pratique forcément pour les mêmes raisons qui les ont amenés à celle-ci[4]. Cependant, il y a un risque de cantonner une discipline si riche à une vision aussi réductrice. Le défi est de taille et l’imaginaire est donc ouvert : comment représenter les différentes composantes de l’ashtanga yoga et sortir de sa seule dimension asana ? Comment faire ressentir aux non participants les fruits du yoga, la joie extrême, la clairvoyance, l’état de paix, la bienveillance vers lesquels nous tendons tous et que nous pouvons parfois ressentir ? Sans revenir à des représentations new age, à nous d’être inventifs et de créer une nouvelle esthétique correspondant à notre époque. Il s’agit d’un réel défi collectif à la hauteur de la créativité des enseignants de yoga. De notre côté, c'est un chantier que nous allons explorer avec joie.

Sources :

Leischner, J., 2015. Exploring Yoga as a Holistic Lifestyle for Sustainable Human and Environmental Health (Dissertation Submitted in Partial Fulfillment of the Requirements for the Degree of Doctor of Philosophy Public Health Epidemiology). Walden Univeersity.

Wittich, A., McCartney, P., 2020. Changing Face of the Yoga Industry, Its Dharmic Roots and Its Message to Women: an Analysis of Yoga Journal Magazine Covers, 1975–2020. Journal of Dharma Studies. https://doi.org/10.1007/s42240-020-00071-1

[1] Voir pour cela l’analyse de Vincent Berlandis des premiers aphorismes des Yoga Sutras sur le blog de Casa Yoga Grenoble [2] Voir sur ce sujet l’article de Bruno Garay dans l’Equipe du 27/09/2019 [3] Voir sur ce point l’article de Séghir Lazri dans Libération du 11/04/2020 [4] En effet, selon l’étude menée par Julia Leischner (2015) auprès de 383 participants aux Etats-Unis , les raisons les plus communes pour le début et la continuation de la pratique du yoga sont l’amélioration de la santé et de la forme physique. La pratique du yoga en tant que développement personnel et/ou chemin spirituel sont des raisons motivant la poursuite de la pratique, mais sont rarement les raisons motivant le commencement de cette dernière.

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