Les Yoga Sutras de Patanjali (partie 3)



Dans les onze premiers aphorismes des Yoga Sutras, Patanjali a posé une définition simple du Yoga et délimité les différentes activités du psychisme (les vrittis). Dans les sutras 12 à 15, il va ensuite donner un premier élément de méthode pour réduire ces fameuses fluctuations, ces tourbillons du mental qui dissimulent la nature véritable de l’être. Car, si les Yoga Sutras sont un extraordinaire outil de compréhension du psychisme, ils sont essentiellement un mode d’emploi, un manuel complet pour la pratique, indispensable à ceux qui souhaitent emprunter sérieusement la voie du Yoga.

Bien que le livre II, le Sadhana Pada, soit celui consacré à la méthode, le sutra 12 du livre I est une amorce de recette, un premier moyen, qui va se révéler finalement être une synthèse du Yoga en deux mots : pratique (abhyasa) et détachement (vairagya). C’est l’un des sutras les plus importants du texte tout entier. Ici, les deux concepts, que nous allons prendre le temps de définir, forment un couple interdépendant. La pratique, que Patanjali définira dans les sutras 13 et 14, est totalement liée au détachement et inversement. Ils sont à la fois le résultat et la démarche et nous allons le vérifier ensemble.


Abhyasa, la pratique persévérante

La traduction complète de l’aphorisme 12, selon Bernard Bouanchaud, serait : « la faculté de diriger les activités psychiques s’obtient à la fois par la pratique persévérante et le détachement ». Abhyasa n’est donc pas simplement une pratique, c’est une forme d’auto-discipline, une exigence de tous les jours, qui nécessite une endurance, une continuité. Abhyasa, c’est donc mobiliser nos forces, persévérer dans la direction choisie, ne pas flancher au moindre obstacle. Dans cette constance de trajectoire, il s’agit, encore une fois, d’aller à contre-courant du mental qui préfère bien souvent la rapidité, l’instantané et le non-engagement, des tendances psychiques naturelles qui se renforcent de façon importante dans la société dans laquelle nous vivons. Patanjali nous dira d’ailleurs plus loin, au sutra 14, que la pratique doit être engagée, ininterrompue et sur une longue période. Un tel engagement nécessite naturellement un effort. Et c’est ainsi d’ailleurs que l’auteur du texte définit abhyasa dans le sutra 13, comme un effort continu pour aller vers l’état de yoga. Dans notre imaginaire, l’effort peut être perçu au sens corporel, comme pratiquer des asanas (postures), ou compris comme une contention du mental mais abhyasa les englobe et les dépasse. Il suppose un effort encore plus entier, comme une décision qui engage tout l’être, sur le plan physique, mental et spirituel. C’est la pratique des 8 membres du Yoga (yama, niyama, asana, pranayama, prathyara, dharana, dhyana et samadhi) que nous verrons dans le livre II, la pratique progressive de tout ce qui vise à rendre l’esprit plus calme, plus clair et plus ouvert.

Le sutra suivant viendra préciser les qualités fondamentales de cette pratique qui doit être prolongée, sans interruption et faite avec confiance. Voilà la vraie difficulté en vue de mettre en œuvre cette première composante du Yoga. On ne change pas en quelques jours et le Yoga, symbole du temps long, va tester notre patience. Bien souvent, il peut nous arriver de nous livrer corps et âme dans quelque chose, le faire avec cette joie et cette confiance, pendant un temps. Nous semblons alors appliqués et déterminés, certains de nos choix, certains d’être à notre place. Puis, fréquemment, les doutes surviennent, parfois associé à la lassitude, au manque d’envie, le chemin est moins clair, semble moins lumineux car il révèle des entraves, des résistances. Ce sont souvent celles du mental, ce glouton d’expériences, mobile et dispersé, qui se refuse à accepter un choix qui paraît si limité, qui se plait à regarder autour si l’herbe est plus verte, si tel ou tel chemin peut être plus rapide, plus efficace, moins contraignant. Soyons certains qu’il trouvera toujours de bonnes raisons pour laisser fleurir les doutes, la peur, l’ennui à la moindre obstruction qui se présente… C’est pourquoi cette décision vient en général de plus loin que le mental lui-même. Dans les profondeurs de l’être, consenti dans notre part la plus intime, abhyasa est le fruit d’un acte dévoué, motivé, enthousiaste, condition d’une ascèse joyeuse dans laquelle l’effort ne nuit pas à l’entrain. Dans la rigueur et la fermeté de l’ascèse, il n’y a ni sécheresse, ni austérité, juste l’effort perpétuel d’une marche en avant où la répétitivité, aversion des temps modernes, n’a rien de mécanique. Le yogin n’est pas un robot qui reproduit à l’infini le même travail car chaque jour, chaque pratique dévoile la vérité de l’instant. Il apprend à voir ce qui change, ce qui se meut dans le corps et dans le mental, ce qui s’agite, ce qui se balance. Et, pour accepter ces ballottements, les révoltes et les secousses, c’est finalement cet engagement plein, entier, dans lequel le doute finit par se noyer, qui se révèle être cet axe solide sur lequel s’appuyer quand ça tangue… bien plus qu’un simple élément de méthode. Abhyasa devient la persévérance douce qui porte une lente énergie de transformation, dans laquelle l’intensité de la pratique détermine celle du changement.


Abhyasa est donc un défi immense qui se pose à tous les yogins qui souhaitent inscrire le yoga dans leur vie. Combien sommes-nous, une fois passées les sensations positives de nos séances, une fois passées les premières « découvertes », les premières compréhensions plus profondes, à nous interroger sur la suite du chemin ? Le yoga est-il un simple moyen de se détendre, de décompresser, une oasis de bien-être (ce qui est déjà beaucoup évidemment) ? Dois-je aller plus loin ? Pourquoi ? Ai-je envie d’en découvrir davantage ? Quelle place a le yoga dans ma vie ? Combien de fois avons-nous constaté une motivation qui se délite, l’appel d’autres choses qui semblent, elles aussi, pleines de belles promesses ? Suis-je dans une « consommation » de la pratique, un « plaisir » comme un autre qui pourrait être remplacé ? Combien de fois avons-nous douté sur notre capacité à faire face à ces efforts ? Suis-je capable de tenir, dans la durée, sans vivre ma pratique comme une obligation ? Combien de fois le mental s’est culpabilisé de ne pas faire, forçant parfois à faire pour faire (ce qui n’est en rien abhyasa) ? Combien de fois, au réveil, le mental a trouvé de bonnes raisons de s’échapper vers un objet plus superficiel, qui semble plus accessible, plus confortable ? Et d’ailleurs, pourquoi pratiquer de façon régulière est-il si différent de pratiquer de façon plus aléatoire ? Ici, ce sera sûrement à chacun de le vérifier par soi-même. Toutes ces questions naturelles, propres aux inclinaisons du mental à vouloir toujours plus sans effort, s’inscrivent dans l’étude de soi (svadhyaya) propre au Yoga. Les discerner, les méditer, les confronter à l’Ego va permettre de les mûrir, de plus en plus profondément, jusqu’à faire émerger quelque chose de plus profond qui va s’imposer, au-delà des objections, des contradictions et des justifications du mental, au-delà de toute réponse intellectuelle.

En général, avant que la pratique devienne abhyasa, il y a un temps où elle peut rester décousue, dépendante des humeurs (cela peut aussi être positif si l’on pratique en fonction d’un besoin ressenti), dépendante des choses à faire plus tard qui prennent place de l’ici et maintenant. Christiane Berthelet Lorelle, psychanalyste et professeur de yoga, nous dit pourtant que « c’est ici qu’il faut cesser de se débattre, ne plus aller aussi frontalement dans la direction où l’on croit devoir aller, cesser de vouloir immédiatement ce que l’on veut et accepter de se laisser emporter par une force contraire plus grande que soi-même ». Car, oui il est question aussi de se laisser emporter, de lâcher-prise. C’est donc naturellement que Patanjali relie cette pratique au détachement (vairgaya) qu’il définira au sutra 15, de façon très large, comme « une maîtrise de l’absence de désir pour les objets vus et entendus ».


Vairagya, le détachement

Vairagya, c’est donc ne pas s’attacher au monde extérieur, visible, à tout ce que nos organes sensoriels peuvent percevoir. Cela ne veut pas dire ne pas voir, ne pas toucher, goûter, entendre ou sentir mais juste ne pas s’attacher. C’est garder une forme de modération sur nos envies, notamment face aux expériences sensorielles qui nous ont plu, celles qui poussent à la passion dévorante d’aujourd’hui dans laquelle se niche peut-être la haine et l’aversion de demain. C’est décolorer l’action de toute frénésie, de toute avidité ou ardeur stérile. C’est se situer au-delà du désir, y compris par rapport au yoga lui-même, qui peut parfois remplacer une addiction sans supprimer ce lien destructeur de dépendance toxique.

Tout comme avec la pratique, il s’agit, pour vivre ce détachement, de prendre garde à l’excès de contrôle. Le non-attachement n’est pas un refoulement, une privation. Ce n’est pas un simple effort du mental de renoncer, qui pourrait devenir rapidement une frustration. C’est la conscience que la répétition du désir, l’identification à ce qui en est l’objet, devient inévitablement source de dépendance, une dépendance qui enlève de l’autonomie, de la liberté, une allégeance à l’extérieur dont on fait dépendre notre stabilité à l’intérieur. Nous pouvons aisément identifier ce lien néfaste avec la nourriture, les biens matériels et même les connaissances intellectuelles.

Mais, pour autant, le non-attachement n’est pas synonyme d’indifférence ou de rejet. Prendre plaisir à manger n’est pas une entrave au Yoga mais se soumettre à ce qui devient un besoin, puis une dépendance, est, à terme, une source d’asservissement qui nuit à la stabilité recherchée par le yogin. Et, à l’autre extrémité, il s’agit également de ne pas sombrer dans un excès de détachement, une indifférence mortifère qui rend insensible au monde et peut pousser au repli sur soi autolâtre. Le détachement n’interdit pas le partage avec l’Autre, au contraire, il laisse de la place à chacun pour trouver sa place, pour grandir de façon libre. Un excès de détachement peut également mener à une passivité dévorante, source de marasme et de paresse, deux obstacles à l’action, pourtant au cœur d’un yoga moderne et vivant. Il s’agit donc toujours de trouver l’équilibre, sûrement propre à chacun, dans laquelle une harmonie se dévoile.

Cet équilibre entre les paires d’opposés (dvandva), nombreuses et variées, est au centre du texte de Patanjali et il y reviendra de nombreuses fois lors du livre II. Bernard Bouanchaud finira par expliquer le détachement ainsi : « ce n’est pas se détacher des choses mais découvrir que les choses se détachent de soi ». Et souvent, c’est bien grâce à la pratique elle-même que l’accessoire disparaît, sans rien forcer, de façon irrésistible. Car il y a un contrepoids à affiner entre ces deux notions pour qu’elles deviennent un ensemble cohérent, un tout indivisible, semblable aux deux faces d’une même pièce. Cela se vérifie évidemment dans notre lien au yoga. S’il y a trop de pratique par rapport au détachement, la pratique ne permettra pas d’évoluer car il y aura attachement à ses résultats, ce qui nourrit la fierté et l’Ego. S’il y a, au contraire, trop de détachement, il y a un risque que la pratique ne soit plus motivée, enthousiaste et régulière. Abhyasa et vairagya sont totalement imbriqués, inséparables et souvent simultanés. Et nous pouvons ici nous servir de ce que nous savons de nous-même pour ajuster le curseur entre l’un et l’autre. Si nous avons tendance au contrôle, veillons sûrement à aller vers vairagya, à lâcher ce dont nous n’avons plus besoin. Au contraire, si nous avons tendance à trop nous laisser porter, à repousser sans cesse ce qui doit être fait, un brin d’abhyasa serait sûrement le bienvenu.



Trouver l'équilibre

Finalement, il s’agit de lâcher-prise dans la détente de la volonté car on ne peut s’abandonner que quand on sait vers quoi on se dirige. Sortir du vouloir trop bien faire, juste aller dans la même direction dans une pratique persévérante, en étant sincèrement dans l’expérience, sans dilettantisme. Pour s’ouvrir à une autre dimension que celle du corps physique, à un autre espace. Dans une posture, comprendre que la forme n’est pas une finalité, l’asana pas un objet de désir, ni sa réalisation une source de plaisir superficiel et égoïste. Sans forcer, laisser le corps se dénouer dans l’oubli de sa densité. Dans la vie, décolorer notre volonté d’émotions qui nous détournent, s’abstenir d’un excès de contenu affectif lié à la réalisation de quelque chose, surtout quand cela ne dépend pas de nous. Et partout, lâcher ce que l’expérience première pourrait avoir d’absolu, abandonner les limites que nous lui avons donné en pensant la connaître, laisser de la place pour que puisse émerger autre chose, sans être passif mais sans l’attendre. Dans le ni trop, ni trop peu, vient cet équilibre qui permet de durer, celui qui laisse finalement cet espace libre pour « ce qui voit en nous », le témoin dont Patanjali parlait à l’aphorisme 3. Le programme d’une vie.

Cet aphorisme fait du Yoga une Voie de la patience, dans une humanité souvent déchirée qui vit au diapason de la vitesse et de la brièveté de toute chose, répugnée à l’insoutenable pesanteur d’attendre. Pourtant, grâce à abhyasa, le détachement de Patanjali ne représente en rien la posture de la victime, les bras croisés, qui attend son sort de ce qui l’entoure. Ce n’est pas cet état d’attendre, c’est une présence active et une acceptation totale de ce qui vient. C’est reconnaitre le sens de chaque expérience, accepter le rythme essentiel et naturel de chaque chose. Vivre cette polarité, pratique et détachement, c’est se laisser guider par notre boussole intérieure, celle qui nous dit quand c’est le temps de reculer, d’arrêter ou quand c’est le temps d’avancer, quand c’est le moment d’agir ou de lâcher-prise. Ne pas courir vers le but, avancer en marchant, trouver son axe, son propre rythme, celui qui vient en se défrichant, pratique après pratique. Et, pour découvrir ce tempo intérieur, toujours écouter son souffle, son cœur, plutôt que sa tête qui nous rappelle trop souvent que le futur peut être mieux que le présent, oubliant que l’essentiel est toujours à portée.

Quand on se perd dans nos choix, nos actes, Patanjali nous donne, comme à son habitude, des panneaux clairs et simples pour retrouver notre route : sans cesse revenir aux fondamentaux, pratiquer et se détacher, deux mots simples à écrire et si difficiles à saisir. Quand ce couple est en place, que le Yoga navigue sur ses deux membres, vient sûrement un moment où lui-même n’est plus quelque chose d’extérieur, sur lequel on s’interroge, mais il prend place à l’intérieur, à la fois dans la force et la douceur. La force d’une certitude qui offre un horizon au capitaine du cœur et la douceur d’un silence, qui vient éteindre la tempête de l’esprit. Un itinéraire vivant, entre le trop et le pas assez, sur lequel ce capitaine peut lâcher son gouvernail, ne plus se soucier de la destination, certain que son bateau l’amènera à bon port, sans hâte, ni retard. Le yoga comme un voyage, une évidence dans laquelle il n’y a rien à chercher, rien à maîtriser, rien à réussir, juste un océan à explorer. Mettre les voiles, se laisser porter par les vagues, flot d’éternels recommencements, dans une quête vide de passion et pourtant remplie de sens, vers la récolte d’un progrès, d’une vérité essentielle, celle du trésor de l’Etre. Ajouter la pratique à sa vie et y retrancher le superflu, inspirer et expirer, faire puis laisser faire, juste ça.



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