Les Yogas Sutras de Patanjali (partie 2)





Après avoir détaillé les quatre premiers sutras du livre de Patanjali, qui ont donné une définition claire et simple du Yoga comme l’état dans lequel les mouvements désordonnés du psychisme sont supprimés, nous nous retrouvons afin de poursuivre l’étude de ce texte millénaire et fondateur. Aujourd’hui, abordons justement ces différents mouvements désordonnés du psychisme, ces activités trop ordinaires du mental qui, nous l’avons vu dans l’article précédent, empêche le retour à un état de calme et de paix.



Les vrittis, activités du mental

Ces mouvements désordonnées, appelés vritti, sont définis dans les sutras suivants, du 5 au 11, dans un passage où Patanjali présente le mental et son mode de fonctionnement normal dans ce qui doit être la première nomenclature des modes de pensée, nous rappelant que ce texte universel est un traité intemporel de classification psychologique. Bien sûr, les récentes avancées en psychologie et au sein des sciences comportementales modernes permettraient une présentation certainement plus fouillée, qui offriraient à cette synthèse des divisions et subdivisions à l’infini tant la complexité de notre mental est, chaque jour, démontrée. Mais, Patanjali, en toute sagesse, va à l’essentiel, comme à son habitude, et délivre un message simple et accessible qui ne se perd pas dans les détails. Pour autant, sa présentation est tout aussi valable aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a 2000 ans car, si le contenu de nos pensées, fortement influencées par nos conditions de vie, ont fondamentalement changé, le fonctionnement même de notre psychisme a finalement peu évolué. Nous le verrons en détail plus loin.

Commençons donc par le sutra 5 « vrttayah panchattayah klistahklistah ». Ici, Patanjali commence par nous dire que les activités psychiques sont de 5 sortes et qu’elles sont, ou non, productrices de souffrance. Voilà qui semble rassurant : les activités du mental ne sont pas, à priori et de façon systématique, mauvaises ou bonnes. Malgré les différences d’interprétation sur ce passage des Yogas Sutras, certains parlant simplement d’activités du mental, d’autres clairement de « perturbations », il semblerait que le mental ne soit pas, en soi, un outil totalement inutile. A priori neutre, c’est l’état dans lequel il se trouve qui va déterminer si son activité est utile, bénéfique ou plutôt source de turbulences. Il pourrait donc, en fonction de son état, devenir soit une source d’asservissement, soit une source de liberté et de tranquillité, selon la façon dont nous le cultivons.


Et finalement, le yoga ne s’intéresse-t-il pas principalement à cette question : comment utilisons-nous le mental ? La maîtrise du mental, la cessation des turbulences dans le mental, c’est le yoga. Pour illustrer ce sutra, il est possible de comparer le champ de la conscience à un océan, les courants et vagues représentant les vrittis. D’ailleurs, sur le plan littéral vritti signifie tourbillon, ondulation. Si l’océan est agité, il devient compliqué d’en voir le fond et donc de voir la source, notre vraie nature (le Soi) dont parlait Patanjali à l’aphorisme 3. Au contraire, s’il est calme, ce retour au point de départ, à la paix mentale sera facilité. Mais, encore une fois, ce n’est pas le mental qui s’arrête ou doit être supprimé, ce sont ces tourbillons et ces fluctuations. Le yoga n’est pas une grande lobotomie organisée, il amène clarté et discernement et une utilisation appropriée des fonctions de notre esprit.


On peut également noter dans ce sutra que le mental est introduit en lien avec la souffrance humaine, ce qui semble logique puisque le Yoga vise justement à la réduire, la contenir.


Si l’on revient à l’aphorisme précédent qui définit le Yoga, il est énoncé que l’esprit, en temps normal, fluctue, passe rapidement d’une activité à une autre. Sans le dire, Patanjali suggère que le surplus d’activité du mental est souvent un frein vers la paix mais ici, il nous dit surtout que le fameux tourbillon n’est pas simplement la densité ou la succession de ces activités, mais aussi la façon dont elles se combinent, s’interfèrent, et parfois se contrarient. C’est cela la véritable vague qui nous emporte, loin du calme, dans les eaux profondes d’un mental effervescent qui nous empêche de voir le fond du fond, en nous.



La perception juste


Après les avoir cité une à une dans l’aphorisme 6, Patanjali aborde une à une ces différentes activités, ce qui va nous permettre d’en comprendre le mécanisme.

Le premier vritti est pramana, que l’on pourrait traduire par la perception, la compréhension correcte et qui est parfois traduite par saisie mentale, la façon de recevoir une donnée, une information, de la saisir. Le sutra 7 (pratyaksanumanagamah pramanani) pourrait se traduire ainsi selon T.KV. Desikachar : « la compréhension juste se base sur l’observation correcte de l’objet, sur les interférences de la mémoire et de la logique, ainsi que sur la référence à des sources fiables ».


Il y a donc, celui lui, trois moyens d’acquérir cette connaissance juste. La première, c’est pratyaksa, la perception liée aux 5 sens (audition, toucher, vision, goût, olfaction), un mode de connaissance directe. Ici, il y a une interaction entre un objet et les organes sensoriels d’un sujet qui vont le percevoir, aller vers lui si la perception ne rencontre pas de contraintes.


Le deuxième, c’est anumana, la déduction ou la réflexion. C’est un autre mode de saisie mentale qui est cette fois une connaissance indirecte. Il comprend tous les modes de réflexion et d’analyse, c’est la conduite d’un raisonnement. C’est ce que nous utilisons quand l’objet est inaccessible aux sens.


Enfin, le troisième mode de saisie est le témoignage, agama. C’est également un mode de connaissance indirecte qui passe par un tiers ou par référence à un texte qui fait autorité. Une information fiable et vérifiée peut avoir autant de valeur que des faits concrets. C’est par exemple le cas de l’enseignement du Yoga, digne de confiance parce que basé sur un vécu irréfutable, qui se transmet oralement, de témoignage en témoignage. C’est également le mode d’apprentissage principal de l’enfant qui considère pour acquis ce que ses parents lui disent.


La plupart du temps, ses 3 moyens fonctionnent ensemble. Par exemple, je perçois un objet (pratyaksha), je m’interroge sur lui, je l’analyse, je le compare à ce que je connais (anumana), connaissance elle-même souvent acquise par l’éducation et donc le témoignage d’un tiers (agama). Pour que la saisie mentale soit juste, il s’agit donc de savoir si notre jugement, basé sur la perception, la réflexion et nos apprentissages, est correct ou non. C’est un travail au cœur de la démarche d’étude de soi, centrale dans le Yoga, qui vise à chercher cette réalité, la discerner. Comme il est très difficile de savoir si la réalité que nous percevons est effectivement LA réalité, il sera plus simple et nécessaire de savoir ce qu’est, à contrario, une perception erronée. Ce qui nous amène directement au sutra suivant qui va justement la définir.



La perception erronée

Le sutra 8 (viparyayo mithya jnanam atadrupa pratishtham) définit l’erreur ou perception incorrecte. Le plus souvent, elle est le résultat d’un état émotionnel qui va directement influencer notre saisie, nous faire produire des conclusions trop rapides sur ce que l’on pense avoir perçu. Pour l’illustrer, Bernard Bouanchaud utilise la fable du serpent et de la corde : afin d’éviter le serpent qu’il pensait avoir perçu mais qui n’était qu’une corde, un homme se jette dans le fossé et se fait mordre par un scorpion. Jusqu’à ce que nous connaissions la réalité, ce qui n’est pas si fréquent, nous pensons avoir compris les choses, compris ce que nous percevons. Or, le désir de voir ce que nous voulons ou la peur de voir ce que nous ne voulons pas voir, est souvent si ancrée dans notre mémoire que la perception ne peut qu’être influencée par ces conditionnements que le yoga appelle samskaras. Ces réflexes, issus de l’habitude et des préjugés, ont un pouvoir considérable sur la façon dont nous percevons le monde autour de nous. Ils montrent aussi combien nous pouvons nous refuser à ce que les choses changent en permanence. Une situation vécue dans le passé a peu de chances de se reproduire de la même façon demain mais le fonctionnement de notre mémoire nous laisse souvent penser qu’il en sera ainsi, produisant tout d’abord une illusion mais également, par la suite, des comportements inadaptés à la situation (stress, fuite, évitement, combat…). A côté de ces réflexes conditionnés, toutes nos émotions, nos dépendances vont également venir fausser notre perception de la réalité.


Le Samkhya, un autre point de vue de la philosophie indienne, expose les sept sources de cette perception erronée de façon plus concrète : soit l’objet est trop proche, trop loin, caché, dominé ou mêlé à des objets semblables, soit le mental est agité ou inattentif, ce qui est le cas quand nous sommes sous la dépendance de nos états émotionnels.

Pourtant, pour chaque chose, il est possible de s’ouvrir à son aspect positif. En revenant au sutra 5, qui précisait que ces états étaient ou non producteurs de souffrance, on peut en déduire que cette erreur n’est pas nécessairement mauvaise. Au contraire, elle peut être source de remise en question et donc de progrès. L’erreur comme source d’enseignement, de sagesse, qui ouvre les yeux sur quelque chose à voir, à connaître pour avancer.

Le travail du yogin consiste donc à s’interroger sur la justesse de sa perception, en s’abstenant de porter un jugement quelconque. Souvent, nous avons tendance à vouloir voir ce qui nous est connu et refuser ce qui est nouveau car il semble pour notre cerveau, souvent à tort, que ce qui est connu sera plus simple à maîtriser. Se confronter à l’inconnu fait donc parti intégrante de la pratique du yoga et, pour affiner cette perception, le yogin aurait toujours intérêt à pratiquer en rendant son mental le plus neuf possible, comme si c’était la première fois. Pour chaque posture, chaque méditation, s’ouvrir à ce qui viendra en laissant tomber toute forme de connaissance acquise, toute forme de certitude qui pouvait (peut-être) en être une hier mais qui doit laisser place à l’expérience de l’instant. Accueillir ici et maintenant, sans attente, sans croire que l’on sait, laisser se révéler une forme de vérité sans la chercher, voilà les clés d’une évolution, d’une transformation. Le chemin, qui sera semé d’embûches, est tout aussi important que la destination, destination qui peut être un point d’arrivée sans être un but. Soyons certains que ce cheminement vers le Yoga est comparable au doux parcours d’un apprenti équilibriste qui ne progressera qu’au contact de chutes répétées qui seront autant d’étapes essentielles dans son évolution.



L'imagination

Le troisième vritti, l’imagination, est définie au sutra suivant : « sabda jnana nupati vastusunyo vikalpah ». Iyengar, un des grands maîtres du yoga contemporain, la définit comme « une connaissance vague et incertaine qui ne correspond pas à la réalité ». C’est le monde des pensées fantaisistes, des impressions sans fondement réel et tangible. Activité mentale omniprésente, c’est elle que nous utilisons notamment pour nous projeter dans le futur, imaginer ce qu’il sera. Et cela peut être à la fois une source d’angoisses (si le futur projeté est inquiétant) ou une source positive de création. « Pour que quelque chose naisse, il faut qu’il y ait d’abord une idée, une représentation de quelque chose, suivi d’un désir de réalisation » précise T.K.V Desikachar. Cette imagination, c’est celle de l’architecte qui projete une maison, celle de l’artiste qui construit dans sa tête son œuvre de demain mais c’est aussi celle de notre société de consommation où l’on s’imagine sans cesse demain entouré de nouvelles choses. Ces nouveaux objets qui nous apparaissent sans cesse dans un environnement saturé d’images publicitaires destinées justement à produire ses projections et, ensuite, un acte d’achat. L’imagination a un pouvoir considérable car physiologiquement, notre cerveau n’a pas la capacité de distinguer ce qui est imaginé de ce qui est réel. C’est pour cette raison que les émotions se manifestent de la même façon dans une situation vécue, réelle, devant une série dans laquelle on s’identifie à son héros et surtout devant la projection d’images de notre futur qui nous assaillent et sont la cause majeure de l’anxiété de notre société.


Posons nous ici la question de notre rapport à l’imaginaire. Est-il ou non présent dans notre vie ? Est-il créatif, positif ou est-ce une forme de fuite ? Est-ce encore des images subies du futur qui harcèlent notre mental ?



Le sommeil profond

Ensuite, Patanjali va définir le quatrième vritti, le sommeil profond. Dans le sutra 10 (abhava pratyayalambana tamo vrittir nidra), il définit le seul état dans lequel les sens de perception restent dans le mental. C’est un état de conscience inerte que nous connaissons tous chaque jour, au milieu de nos nuits, et dans lequel nous n’avons plus le sentiment d’exister. Les pensées et les sentiments disparaissent, cela suppose donc un sommeil sans rêves. C’est un temps dont on prend conscience uniquement a posteriori, au réveil, et qui est totalement indispensable à la vie. Un temps dans lequel nous ne sommes pas en contact avec l’extérieur et qui se caractérise par une certaine lourdeur. C’est un état jugé assez proche de l’état de yoga, car les perturbations du mental sont absentes et il y a une forme de lâcher-prise. Mais l’obscurité domine, et il n’y a pas de conscience de cet instant donc c’est un état totalement différent. En fait, la conscience retourne certainement à sa source mais il n’y a pas de discernement (viveka). Cependant, il est très important, nous le vérifions chaque jour. Et Patanjali insistera plus loin en précisant que la fatigue, issue du manque de sommeil, est l’un des principaux obstacles de la vie.


Cela nous invite à nous questionner sur la place du sommeil dans nos vies. Est-il assez récupérateur ? Comment je me sens le matin, ce qui permet en partie de connaître sa qualité ? Qu’est-ce qui, dans mes activités quotidiennes, favorise ou non un bon sommeil ?



La mémoire

Enfin, le prochain sutra va présenter le dernier vritti, la mémoire. C’est, selon T.K.V Desikachar, « le fait de retenir une expérience consciente ». Selon Patanjali, nous nous souvenons de ce qui a laissé en nous une impression, une trace. Les expériences passées ont une influence sur nous, en fonction de la façon dont elles se sont « imprimées » en nous. Et ce qui va déterminer si l’expérience s’enracine dans la mémoire, c’est avant tout la force émotionnelle de ce qui advient pour le sujet de l’expérience et non sa durée ou sa répétitivité. Par exemple, nous pouvons passer des années assis à apprendre un certain nombre de choses pendant nos études mais en retenir si peu des années plus tard. Alors qu’un évènement fugace qui peut apparaitre insignifiant mais a engendré une émotion forte (tristesse, colère, peur…) va, au contraire, laisser une trace quasi indélébile. Nous pouvons nous rappeler en détail les images de ce moment vécu comme s’il s’était déroulé hier.


Concernant le système de construction et sollicitation de la mémoire, les sciences modernes viennent, une nouvelle fois, confirmer le bien-fondé de la philosophie du yoga. Elle se construit selon des expériences et non pas sur des faits ou des connaissances. Selon T.K.V Desikachar, « la mémoire fonctionne selon la situation donnée. En fonction du lieu où nous nous trouvons, certains contenus de la mémoire refont surface et d’autres disparaissent, selon les habitudes qu’il nous faut reprendre ».

Alors que la recherche en neurosciences a longtemps considéré que la mémoire était un récipient dans lequel il nous suffisait d’aller piocher des données, les études plus récentes montrent effectivement que la mémoire est fortement dépendante du contexte. Ce n’est pas quelque chose de figée, elle classe les expériences dans des catégories qu’elle crée en même temps. En fonction de la situation dans laquelle nous nous trouvons, la mémoire ressort le fichier de la catégorie adéquate et nous présente une situation semblable déjà vécue par le passé, dont les émotions font parties. L’expérience prime donc sur la connaissance.

Selon la philosophie du Yoga, ces « situations semblables déjà vécues par le passé » se rapprochent des samskaras, nos réflexes conditionnés, nos habitudes, nos prédispositions. Ces petites graines semées au fil du temps s’activent dans le présent sous forme de vasanas, nos tendances à réagir et nos inclinations. Souvent à notre insu. En fonction des contenus de la mémoire, ces empreintes vont prendre le dessus et influencer notre comportement en lien avec le passé. Comme d’imperceptibles schémas mentaux qui se perpétuent et guident discrètement notre vie. Comme si le passé redevenait actuel. C’est une forme de répétition dont on semble prisonnier, un vieux film qui tourne en boucle, marqué du sceau de notre histoire. Nous verrons cela en détail plus loin dans le livre 1.

Voilà, nous arrivons au terme de cette présentation des vrittis. Première présentation du fonctionnement du mental, cette classification est la première des Yoga Sutras et sera suivie, plus tard, par la définition des obstacles (vikshepas), des causes (kleshas) et expressions (vighnas) de souffrance, donnant ainsi un panorama complet du schéma de nos pensées, de la façon dont elles se construisent et influencent nos comportements et nos actions.


Pour terminer cette étude, nous pouvons donc considérer que notre personnalité va être fortement influencée par notre façon d’utiliser ces 5 activités du mental. Il serait donc intéressant de s’interroger sur la prédominance de l’une ou l’autre de ces activités nous concernant. Est-ce que cette prédominance est liée à ce que nous faisons dans notre vie, notre métier ou notre situation familiale ?

Et, nous le verrons plus tard, le Yoga vise naturellement à suspendre si besoin ces différentes activités, les orienter dans une bonne direction, les utiliser uniquement quand c’est nécessaire. Développer une saisie mentale juste, réduire l’erreur mais l’accepter pour progresser, utiliser avec créativité l’imagination, respecter le repos nécessaire du sommeil profond, se servir positivement de sa mémoire, voilà qui pourrait être un fil conducteur simple pour que ces activités produisent le moins de souffrance possible. Car, dans le tourbillon de ces activités, aucune écoute de l’intérieur n’est possible, aucun lien avec la réalité de l’article 3 n’est envisageable. Et puis, surtout, faire que l’activité utilisée corresponde au besoin de l’instant. Le mental n’est pas l’ennemi, il n’est qu’un excellent serviteur mais encore faut-il que le maître le considère comme tel et sache comment l’utiliser 😊 Nous tenterons de préciser ce que le Yoga propose à ce sujet lors du prochain épisode dans lequel des premiers éléments de méthode seront exposés par Patanjali.